• De la liberté des médias

    De la liberté des médiasSuite à la conférence-débat organisée à la médiathèque de Reims ce jeudi 1er mars sur "Les médias et les pouvoirs", je transcris ici l'intervention que j'avais préparée. Il s'agissait d'interroger la mythique indépendance du "4è pouvoir", dans le sillage du film "Les Nouveaux chiens de garde". Sorti en janvier, le documentaire de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat adapte et actualise la charge portée par Serge Halimi en 1997, dans un livre du même nom, lui-même reprenant un pamphlet rédigé en 1932 par Paul Nizan contre les intellectuels courtisans du pouvoir. Il s'enracine dans la nécessaire critique des médias qui nous gouvernent, à la suite des travaux de Pierre Bourdieu, et de l'action militante de certains journalistes comme Ignacio Ramonet (Le Monde Diplomatique), Pierre Carles, Henri Maler (ACRIMED), Pierre Rimbert...

    Ici, les auteurs filment sans fard les innombrables compromissions et accointances des journalistes avec le pouvoir politique. Ils dévoilent un microcosme idéologique de complaisances réciproques où l'on remâche des informations pré-formatées, une soumission aux élites largement avérée et dénoncée hors de France, un univers de petits arrangements chargé de conforter l'idéologie dominante et l'image des bailleurs de fonds. On comprend que la diffusion en soit restée confidentielle : de Michel Field à Alain Duhamel, de Claire Chazal à Christophe Barbier, Claude Imbert, Areltte Chabot, Laurent Joffrin, Yves Calvi, David Pujadas, Alain Minc, Elkabbach, Ockrent, Sinclair, Giesbert... tous se trouvent compromis, asservis à la marchandisation de l'information, gardiens de l'ordre établi et de la pensée unique.

    Le bilan est le suivant : si l'indépendance des journalistes est à la fois le gage et la garantie de la démocratie, alors il est grand temps de reconnaître que nous ne relevons plus de ce modèle.

     

    Didier Martz m'avait donc demandé un "état des lieux" concernant le journalisme en France : il m'a vite fallu avouer mon impuissance. A partir de quelques noms épars, Dassault, Lagardère, Bouygues, Pinault, Niel, Rotschild, j'ai d'abord cherché à comprendre l'architecture des groupes de presse, à dresser la carte des holdings médiatico-financiers auxquels appartiennent les journaux, télévisions et radios... autant on trouve facilement les chiffres de la diffusion (nombre de tirages, scores d'audimat), ainsi que ceux des aides de l'Etat (qui sont colossaux), autant sont opaques les comptes des groupes et les prises de participation. Alors, à force de chercher, je suis tombée sur LA PIEUVRE (p.4 du journal). Cette carte effarante permet de visionner immédiatement la parfaite agrégation de tous les organes de presse français, concentrés et détenus par quelques gros industriels et par des banques. N'y échappent que quelques sites Web indépendants, et... l'incomparable Canard Enchaîné, dont le nom apporte un ironique démenti à cette situation totalitaire. MêmeLe Monde, le plus prestigieux de nos quotidiens nationaux, la référence intellectuelle, a fini par être vendu en juin 2010.

    Carte du PPA

    Comment imaginer que ce réel économique de centralisation soit sans effet sur l'indispensable pluralisme ? Comment prétendre que les marchands, qui ces dernières années ont fait de la presse (et de l'édition) en crise un enjeu majeur, soient désintéressés ? Comment ne pas voir que ces industriels et ces banquiers sont d'intelligence avec les politiques qui les soutiennent ? Comment nier que les journalistes sont dépossédés de leur production et désormais assujettis aux impératifs de la rentabilité ? Je n'ai pas le temps ici (ni vous non plus), de collectionner les exemples et les preuves de ce dévoiement, mais il n'est que chercher un peu.

    Oui, vraiment, difficile de défendre encore l'indépendance des rédactions, même si les professionnels ne cessent de proclamer leur intégrité et leur liberté de choix. La noble histoire du droit à l'information s'appuie certes sur quelques faits glorieux : la déclaration des droits de l'homme et du Citoyen (articles 10 et 11), les dénonciations de Balzac, les lois de 1881, le "J'accuse" de Zola, les investigations du Watergate et les prises d'otage qui confirment l'héroïsme du métier... Mais cette belle histoire qui lie le journalisme à la démocratie est aussi une histoire industrielle, technologique et financière moins reluisante où les moyens ont définitivement dévoyé les fins.

    En vérité, à l'heure du Web et du décloisonnement des supports, à l'heure de la communication instantanée et de la démultiplication des sources, la situation actuelle nous dépasse complètement et discrédite le discours convenu sur la conscience professionnelle. L'information est un marché comme un autre, les journaux s'entre-plagient dans l'urgence et la peur de rater le scoop ; mise en concurrence avec la publicité et les séductions télévisuelles, elle obéit à une logique spectrale et se voit décollée de sa valeur de vérité. Bienvenue dans "la société du spectacle" (Guy Debord) et "le désert du réel"(Slavoj Zizek). Le recours aux experts économistes, sondeurs, scientifiques et philosophes (toujours les mêmes d'ailleurs, d'un journal à l'autre), n'est qu'un leurre qui vient cautionner l'illusion d'objectivité. Un examen un peu critique montre vite qu'il n'y a rien de moins tronqué que les chiffres et les statistiques censés trancher les débats. Quant à l'image, la guerre du Golfe aura suffi à en démontrer l'imposture. 

    De la liberté des médiasPourtant on soutient encore l'indépendance du journalisme. Le mythe est d'autant plus difficile à déconstruire qu'il concerne les détenteurs de l'information eux-mêmes. "Informer", cela veut dire "avertir", mais aussi "façonner". Ceux qui s'expriment dans les médias ont ce pouvoir extraordinaire de diffuser, et même d'infuser, des modèles de pensée. On n'est certes pas dans un contexte d'oppression déclarée, mais bien immergés dans un bain médiatique, un consensus idéologique qui absorbe la contestation et dénie la possibilité d'une vision autre. C'est un totalitarisme diffus et librement consenti. Le terme qui décrit au mieux cette situation de pensée unique est celui de conditionnement, tel que l'a fort bien analysé l'intellectuel honni de la presse française, Noam Chomsky dans "La fabrication du consentement", indispensable référence du véritable citoyen (paru aux Etats-Unis en 1998, traduit en France en 2008).

    Ainsi, ce qui est en jeu dans la supposée objectivité des journalistes, c'est notre propre liberté. Douter du prestige historique de nos journaux et de leur fiabilité, c'est s'obliger à chercher des sources d'information alternatives pour faire revivre un "pluralisme" moribond et rendre possible l'exercice d'une pensée critique sans laquelle il n'est pas de démocratie. Evidemment, c'est coûteux. Il va falloir s'y coller. Mais on n'a jamais vu que la liberté se consomme tranquillement au fond d'un canapé.

    "Les libertés ne se donnent pas, elles se prennent." Alexandre Kropotkine

    Hélène Genet