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    MontaignePour rappeler quelques traits de l’humaine condition « autant ridicule que risible », et conséquemment notre humilité obligée jusque dans le jugement, toujours erratique...

    Tout a déjà été dit, certes, mais il faut le redire, car nous n’entendons pas bien ; c’est que « nostre ame ne branle qu’à crédit, liée et contrainte à l’appétit des fantasies d’autruy, serve et captivée soubs l’authorité de leur leçon […] Il n’y a que les fols certains et résolus ».

    A la fin de la Renaissance, Montaigne invente l’essai : ni confession, ni traité, mais une méditation qui navigue à vue, irriguée par la pensée vivace des Anciens, entre divagation, réflexion et évaluation du jugement, car « nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes tousjours au delà ». Les Essais nous offrent le modèle jamais égalé d’une pensée au travail, à la fois inquiète et amusée, heureusement débarrassée de toute ambition dogmatique : c’est la moindre des choses pour l’être humain qui n’a d’autre choix que de s’interroger, sans quoi il est bête, et bête mauvaise, car « nous ne dirons jamais assez d’injures au desreglement de nostre esprit ». La pantomime nous guette, il ne reste qu’à apprendre à penser, c’est-à-dire à mourir.

     

    Extrait choisi, sur le jugement :

            [Edition de 1580] Le jugement est un util à tous subjects, et se mesle par tout. A cette cause, aux essais que j’en fay ici, j’y employe toute sorte d’occasion. Si c’est subject que je n’entende point, à cela mesme je l’essaye, sondant le gué de bien loing ; et puis, le trouvant trop profond pour ma taille, je me tiens à la rive : et cette reconnoissance de ne pouvoir passer outre, c’est un traict de son effect, voire de ceux dequoy il se vante le plus. Tantost, à un subject vain et de neant, j’essaye voir s’il trouvera dequoy lui donner corps, et dequoy l’appuyer et estançonner. Tantost, je le promene à un subject noble et tracassé, auquel il n’a rien à trouver de soy, le chemin en estant si frayé qu’il peut marcher que sur la piste d’autruy. Là il fait son jeu à eslire la route quy luy semble la meilleure, et, de mille sentiers, il dict que cettuy-cy, ou celuy là, a esté le mieux choisi. Je prends de la fortune le premier argument. Ils me sont également bons. Et ne desseigne jamais de les produire entiers. [Ajout - Edition de 1595] Car je ne voy le tout de rien : ne font pas ceux qui promettent de nous le faire veoir. De cent membres et visages qu’a chaque chose, j’en prens un tantost à lécher seulement, tantost à effleurer ; et par fois à pincer jusqu’à l’os. J’y donne une poincte, non pas le plus largement, mais le plus profondement que je sçay. Et le plus souvent à les saisir par quelque lustre inusité. Je me hasarderoy à traitter à fons quelque matière, si je me connoissoy moins. Semant icy un mot, icy un autre, eschantillons despris de leur piece, escartez, sans dessein et sans promesse, je ne suis pas tenu d’en faire bon, ni de m’y tenir moy mesme, sans varier quand il me plaist ; et me rendre au doubte et incertitude, et à ma maîtresse forme, qui est l’ignorance.

    Tout mouvement nous descouvre.

           (Montaigne - Livre I, chap. L, « De Democritus et Heraclitus »)

     

    D’où il ressort que le jugement, dont on fait habituellement grand cas, est un outil d’un maniement varié, délicat – parfois sensuel ou percutant, ajoute Montaigne après 1588, et que sa principale qualité est de nous faire mesurer nos limites (son plus grand mérite est de nous tenir sur la rive) ; a contrario, on le dévoiera chaque fois qu’on prétendra en faire un instrument de maîtrise (tels ceux qui promettent de nous faire voir le tout), car nous sommes voués à l’ignorance.

    Rien d’affligeant ici, que le constat (et la démonstration en acte, si l'on en croit la narration toute personnelle à laquelle se livre Montaigne) de ce que le discours est impuissant à établir quelque chose de ferme et de définitif, ce qui nous dispense fort heureusement de prétendre à une quelconque vérité. Se connaissant, Montaigne connaît l’homme tel qu’en lui-même : il ne produira jamais que des esquisses, des brouillons.

    Le jugement n’est donc pas de l’ordre du pouvoir, mais de l’expérimentation, de la promenade de santé, peut-être même de la caresse. Quoi qu'on dise, nous sommes nus. Ainsi, de jugement en jugement, passons notre chemin, cela suffit.

    Hélène Genet