• Les moralistes

     

    LE CONTEXTE POLITIQUE ET CULTUREL : UNE ÉPOQUE CONTRASTÉE

     L'absolutisme triomphant

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/5f/Louis_XIV_of_France.jpg/422px-Louis_XIV_of_France.jpg Siècle tardivement confondu avec le classicisme, le XVIIè véhicule l’image de l’ordre, de la rigueur, aussi bien que de la magnificence. Cela coïncide avec une réalité politique : le triomphe de la monarchie absolue, sous le règne de LOUIS XIV qui dura 72 ans (1643-1715). Avec lui, l'exécutif confine à la toute-puissance et il porte à son comble la personnification du pouvoir (« L’Etat, c’est moi »). En fait, le roi Soleil parachève l'entreprise d'unification engagée un siècle plus tôt par François Ier (1515-47), et poursuivie par Henri IV (1589-1610) à la fin des guerres de religion. La centralisation et le contrôle politique sont renforcés par les ministères successifs de RICHELIEU (1624-42), MAZARIN (1643-61) puis COLBERT (1661-83), et par l'appareillage administratif (des intendants assurent l'exécution des décrets royaux dans les différentes provinces).

    L'enjeu est alors aussi bien de constituer la France en puissance capable de rivaliser avec la grande Espagne, que de contenir la noblesse (La Fronde, 1648-52), en réduisant ses prérogatives au profit du pouvoir central. 

     

    L'émulation culturelle

    Ces indications politiques sont inévitables car elles conditionnent la vie culturelle, tout spécialement en France où depuis un siècle déjà, le pouvoir entend s’appuyer sur les artistes pour assurer son rayonnement. Comme FRANÇOIS Ier, Louis XIV joue un rôle de mécène : il multiplie les ouvrages de prestige (Les Invalides, l’Observatoire, le Pont Royal), fait appel aux plus grands architectes pour concevoir les bâtiments incarnant la royauté (Versailles : LE PAU puis MANSART pour le château, LE NÔTRE pour les jardins).
    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a7/Versailles_Palace.jpg/800px-Versailles_Palace.jpg

    Le roi Soleil organise des cérémonies fastueuses ("Les plaisirs de l'île enchantée", 1664) , pensionne des artistes (LULLY, MOLIÈRE, LA FONTAINE, LE BRUN et MIGNARD en peinture), décidant de leur succès ou de leur disgrâce, et enfin s’adjoint des historiographes (BOILEAU, RACINE). Il entend aussi contrôler la machinerie du spectacle propre à impressionner les foules (théâtre, ballets, opéras). Enfin il institutionnalise la culture : création de l’Académie française en 1635. Curieuse dialectique qui bien sûr favorise, stimule et encourage la création, mais qui en même temps l’encadre et peut-être l’asservit.

    C’est en particulier au théâtre que revient la mise en scène du pouvoir, glorieux ou implacable dans les tragédies. C’est le roi de Castille dans Le Cid, Auguste dans Cinna, c’est Titus dans Bérénice ou Néron le sanguinaire dans Britannicus. Chez Racine comme chez Corneille, la puissance politique contrôle et juge en permanence les comportements, elle met les individus en tension entre leurs aspirations personnelles et les exigences de soumission à l'ordre politique.

    > Une image glorieuse de l'autorité politique : 

     Corneille, Cinna (1640) , Acte V, sc.3 "La clémence d'Auguste"

     

    http://lewebpedagogique.com/ferryprof/files/2011/04/800px-Moliere_Malade_imaginaire.jpg Ainsi la littérature du XVIIè siècle se donne à bien des égards comme adossée au pouvoir, à la monarchie absolue. Les écrivains ne pouvaient se passer du soutien des grands auxquels ils devaient faire allégeance. Ils participent donc, à différents degrés, à l’emprise politique et à l’effort de centralisation. La littérature moraliste peut être appréhendée comme la traduction culturelle d'une volonté de régulation, laquelle passe par le contrôle des moeurs, la diffusion de modèles et la réprobation morale.

     

    Le siècle classique apparaît comme une époque d’inflation de règles dans tous les domaines : c’est l’étiquette qui codifie la vie à la cour, ce sont les contraintes formelles qui régissent les productions littéraires ou architecturales, c’est enfin cette veine moraliste qui construit l’idéal de l’honnête homme et s’incarne dans une littérature souvent dogmatique : Maximes de LA ROCHEFOUCAULD, 1665, fables (LA FONTAINE), traités, préfaces littéraires. Du côté de la philosophie on fonde le rationalisme moderne (Discours de la méthode de DESCARTES en 1637).

    Mais parallèment à la vie culturelle de la cour se dveloppent les salons littéraires fréquentés par l'aristocratie cultivée et la bourgeoisie instruite. On y parle commente les publications, s'y exerce aux belles lettres, à l'art de la conversation, on y définit le bon goût. Cela étant, le public concerné par ce qu'on nomme aujourd'hui "littérature" est alors fort restreint. http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f6/DeTroy.jpg/300px-DeTroy.jpg

     

    L'envers du décor

    En effet la plus grande partie de la population française reste illettrée, et même misérable, voire affamée (épidémies, famine de 1693-94). Dans le dernier quart du siècle, le train de vie à la cour et la politique expansionniste (annexion de la Flandre, Franche-Comté, Strasbourg ; guerres contre la Prusse, les Pays-Bas, l'Angleterre, l'Espagne) grèvent lourdement les finances du royaume. Le peuple est écrasé par les impôts que lui réclament aussi bien l'Etat que l'Eglise. Derrière sa façade glorieuse, le siècle de Louis XIV avoue son incurie ; les prétentions du pouvoir nourrissent des tensions sociales plus ou moins larvées : après la Fronde et de nombreux complots dans la 1ère moitié, on assiste à la montée en force de la bourgeoisie, marchands, notaires, banquiers tandis que la noblesse de robe s’appauvrit. Les ambitions du Roi Soleil se sont muées en un rigorisme absurde, notamment en matière religieuse et de moeurs (interdiction du culte protestant avec la révocation de l'Edit de Nantes en 1685 qui les contraint à abjurer ou à s'exiler, démantèlement du mouvement janséniste, persécution des libertins) et suscitent le discrédit.

     

     

    HISTOIRE LITTÉRAIRE

     

    Les règles règnent, mais « La forme est féconde en idées » dira Valéry, et avec ce cadre rigide, le XVIIè siècle nous laissa de nombreux chefs d’oeuvres, notamment dramatiques (CORNEILLE, RACINE, MOLIÈRE). C’est l’âge d’or du théâtre, mais aussi celui de la rhétorique (BOILEAU, PASCAL). Sous la contrainte formelle, la pensée s’affine. A noter que la littérature n’a alors pas les mêmes contours que lorsque nous l’évoquons aujourd’hui. Elle englobe à l’époque tout discours qui vise la vérité : écrits scientifiques, discours philosophique et historiques. Le public quant à lui est encore fort restreint : l’aristocratie cultivée et la bourgeoisie instruite de la cour et des salons (LA FONTAINE, LA BRUYÈRE), les fidèles (sermons de BOSSUET), et bien sûr les spectateurs. Mais à côté des écrivains consacrés par l'histoire, existait encore toute une littérature de dévotion et de piété.

     > Eclairages sur le site Magister 

     

    - I - La première problématique que nous pouvons poser pour interroger la production littéraire de l’époque, c’est de savoir si nous assistons à un progrès de la pensée, au sens d’une émancipation par rapport aux cadres idéologiques hérités du christianisme et de l’Antiquité, ou si, dans sa mission conservatrice, dans sa relative rigidité tant formelle que morale, la littérature classique doit plutôt s’interpréter comme une sorte de régression, de crispation autour des ambitions totalitaires du pouvoir. 

    Contre l'exhubérance baroque

    http://www.routard.com/images_contenu/communaute/photos/publi/029/pt28432.jpg On a coutume de voir le développement du classicisme comme une réaction au baroque qui marqua la fin du XVIè et le début du XVIIè, dont les artistes, sans se réclamer d’un quelconque mouvement, cherchaient l’émotion, l’exagération du mouvement, les effets dramatiques et la profusion ornementale : arabesques, volutes, trompe-l’oeil, décentrement de la perspective, grotesques et figures monstrueuses pour les arts visuels (le BERNIN, RUBENS

    TIEPOLO) ; goût de la métaphore, de l’antithèse, de l’ellipse et de l’hyperbole en littérature (Agrippa D’AUBIGNÉ, Théophile de VIAU, Pierre de MARBEUF, Jean-Baptiste CHASSIGNET, SAINT-AMANT, Pedro CALDÉRON, L’illusion comique de CORNEILLE, Jean de SPONDE). L’époque est instable, trouble, pour ne pas dire en crise : les idéaux humanistes se sont effondrés dans les sanglantes guerres de religion (30 ans), l’unité chrétienne est à jamais brisée, la reconnaissance de l’héliocentrisme voue le monde au mouvement perpétuel ; bref, toutes les certitudes se sont vues converties en fragiles croyances. Les thèmes de l’inconstance, de la métamorphose et de l’illusion traversent toutes les productions artistiques.

     > Une présentation succincte du mouvement baroque 

     

    Les ambitions classiques

    Le classicisme se laisse ainsi appréhender à travers la promotion d'un idéal commun, dans le respect rigoureux des modèles antiques. Les auteurs ont conscience d'une rupture et proclament leur volonté de fonder une littérature capable de rivaliser avec celle des grands siècles. Il s'affirme d'abord en poésie, avec Malherbe salué par Boileau, et s'épanouira dans la 2è moitié du siècle ; mais on ne saurait avoir une vision trop cloisonnée des mouvements littéraires et culturels qui à la fois s’entrechoquent et s’enrichissent mutuellement.

    En attendant les formes classiques s’imposent bien comme une mise en ordre, une volonté rationnelle contre les illusions, les excès et les fantaisies baroques. Les écrivains promeuvent l'exercice de la raison contre le règne des passions. Cette volonté rationnelle s’incarne dans le Discours de la méthode de DESCARTES (1637). En architecture comme en peinture, on voit triompher des constructions équilibrées, symétriques en même temps qu’élégantes (voir le château de Vaux-le-Vicomte et ses jardins). Le mot vient du latin classicus et signifie «  de premier ordre » et « exemplaire ». Aujourd’hui le mot renvoie à la production littéraire XVIIè, mais plus largement aux textes fondateurs de la culture. Le dictionnaire de Richelet (1680) définit par classique « ce qui est digne d’être enseigné dans les classes », à savoir les auteurs grecs et latins, dont la lecture et la connaissance s’imposaient encore très largement.

     

    Comme ceux de la Renaissance, les auteurs du XVIIè sont fortement imprégnés des modèles antiques : c’est Racine, helléniste accompli qui a lu Sophocle, Aristote, Euripide, Euripide ou Plutarque, pour y puiser le sujet de ses plus célèbres tragédies (Phèdre, Iphigénie, Andromaque). Les aventures de Télémaque (1699) s'inspirent bien sûr d'HomèreLa Bruyère lui-même présente ses Caractères comme une traduction de Théophraste
    http://les.tresors.de.lys.free.fr/grenier_du_3mars2006/peintres/pousin_nicolas/galerie2/12_poussin9.jpg

    Enfin et surtout l'esprit d'Aristote gouverne toute la production littéraire et scientifique du siècle : il est une référence théorique constante et incontournable : la Rhétorique pour les préceptes du bien écrire, la Poétique pour l'écriture dramatique ou narrative. Les différents genres sont rigoureusement codifiés (niveau de langue, sujets, bienséance, vraisemblance, règle des trois unités au théâtre). Le style doit se plier à la clarté autant qu’à l’élégance : « Ce qui se conçoit bien... » (Art poétique, 1674).

    Du côté des latins, on retient Cicéron, modèle rhétorique, QUINTILIEN, HORACE, VIRGILE (Les bucoliques pour le genre de la pastorale) et particulièrement Les Métamorphoses d'Ovide, véritable manuel de la fable antique. Les comédies de Molière se rattachent à Plaute et Térence.

    > PASCAL, Pensées (1670) "Le roseau pensant"

     

    Le classicisme intègre donc l’imitation des Anciens en même temps que la volonté de les surpasser dans la langue vernaculaire ; les auteurs aiment à préciser leur source, à reconnaître leur dette, pour souligner leur fidélité autant que leurs efforts de réactualisation : imitation mais surtout émulation ; le désir de promouvoir le français comme langue d’un Etat fort et prestigieux est à l’oeuvre dans les belles lettres (première grammaire : VAUGELAS 1647).

    Ce qui s’énonce ainsi, c’est bien l'espoir de maîtrise d'une littérature adossée au pouvoir monarchique. Mais pas seulement.

     

    - II - Cette littérature très codifiée et en dette constante offre au premier abord un aspect assez didactique et austère, que la tradition a étiqueté de « moraliste ».

     

    Cet adjectif rassemble des écrits qui ont en commun le registre didactique (présent de vérité générale, sentences, énonciation impersonnelle) ; et le thème de la morale. Que faut-il entendre par là ? Furetière nous en donne la définition suivante : « Moraliste : auteur qui écrit, qui traite de la morale. – Morale : la doctrine des moeurs, science qui enseigne à conduire sa vie, ses actions ». (1690). La morale est donc comprise comme un domaine de réflexion à visée pratique : conduire ses moeurs. Il ne s’agit pas tant de spéculer sur la catégorie du bien, qui est l’affaire des philosophes (SPINOZA, L’Ethique, 1677), que de cadrer les comportements sociaux.

    > Le prototype en est fourni par les Maximes de LA ROCHEFOUCAULD (1666-1678)

    http://www.devoir-de-philosophie.com/images_dissertations/139332.jpg Le qualificatif de "moraliste" a en réalité une acception variable. Il peut avoir un sens restreint de « moralisateur », quand il est appliqué aux ouvrages ouvertement orientés vers l'édification, comme les sermons, les fables ou les portraits. Il peut aussi signifier "rigoriste" quand il renvoie à l'esprit janséniste chez un Pascal ou un  Boileau (voir ci-dessous). A noter que les écrivains concernés ne se revendiquaient nullement comme "moralistes" (tout au plus comme "philosophes").  

    Mais si le moraliste est bien celui qui traite des moeurs (cf. définition dans le Dictionnaire de l’Académie), celui qui cherche à encadrer les comportements sociaux, à concilier les aspirations individuelles à l'ordre politique, alors tous les écrivains classiques peuvent être dits "moralistes". De sorte que, aux écrits strictement didactiques, ouvertement édifiants, on pourra ajouter les satires et les comédies dénonçant les ridicules et les vices contemporains (MOLIÈRE), le roman ou la tragédie lorsqu’ils dépeignent les ravages causés par les passions humaines (Mme de LAFAYETTE, RACINE). En effet, de Boileau à La Bruyère, les écrivains du Grand Siècle ne cessent d'interroger les règles qui permettent de faire société. S'ils se réfèrent constamment aux Anciens et trouvent leurs modèles chez ceux qui les ont précédés, c'est pour mieux faire face aux désordres auxquels est soumis l'individu. Au fond, la littérature moraliste se reconnaît à ce souci constant du devoir, qu'il soit prescrit de l'extérieur, notamment par les ordres religieux ou politique, ou qu'il soit intériorisé dans la quête de la vertu.

     

    Le modèle de comportement social qui s'élabore ainsi sous la plume des moralistes est l’idéal de l’honnête homme.

    Esquissé par Montaigne, quoiqu'il soit très éloigné de toute forme de dogmatisme, le portrait s’affine au XVIIè sous la plume des moralistes. Il prend appui sur Castiglione (Le Courtisan, 1528, rapporté un siècle plus tard à la cour de France); l'Italie constitue encore un modèle de civilisation. Pour le XVIIè, l'honnêteté est la qualité centrale, mais elle relève davantage d'un code culturel et mondain que d'une vertu ; il ne s'agit plus ici de l'exigence intime manifestée par les héros cornéliens.

    Homme du monde et homme de cour, l'honnête homme possède donc d’abord des qualités sociales : tempérance et mesure, tolérance, élégance, culture, art de la conversation. C’est ce qu’incarne souvent le frère dans les comédies de Molière, chargé de corriger ou de neutraliser les excès d'un maître autoritaire : « La parfaite raison fuit toute extrémité » (Philinthe dans Le Misanthrope). Ces qualités s'inspirent des valeurs aristocratiques : noblesse, courage, sens de l’honneur. Mais dans la littérature mondaine, le modèle correspond à un art de plaire et de paraître en société : il faut se faire valoir et composer « avec naturel », drôle de paradoxe qui nous amène aux confins de la dissimulation et du mensonge.  http://www.la-litterature.com/images/17s_DonJuan.jpg

     

     

    - III - Mais est-ce que ce souci constant d’édification fait de la littérature moraliste une pédagogie ? Suffit-il d’énoncer pour instruire ? Comment faire advenir la morale ? Comment, enfin, passer des discours aux actes ?

     

    C'est ici qu'il faut prendre la mesure de la variété des écrits classiques, des tensions qui les traversent et des stratégies mises en oeuvre pour corriger les comportements. De l'éloquence d'un Bossuet à la farce moliéresque, du sublime cornélien à l'art pascalien de la persuasion, des égarements des héros de Racine à la rigueur des fabulistes... tous les genres littéraires, tous les registres du discours sont convoqués au service de l'édification. A y regarder de près, les voies du progrès moral ne sont pas celles que l'on croit. Ce que visent les auteurs classiques, c'est moins la leçon que la mise en scène et la dénonciation des écueils de la nature humaine.

    C'est ainsi que la fiction, même narrative ou comique, acquiert ses lettres de noblesse : elle permet de donner voir, et même d'explorer, les effets dévastateurs des passions. Le rire quant à lui devient une arme puissante au service de la critique. Molière affirme ainsi dans la préface du Tartuffe : "C'est une grande atteinte aux vices que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément les répréhensions, mais on ne souffre point la raillerie". Incarnés sur scène, les pédants, les précieux, les avares sont désignés au jugement populaire, marginalisés avant d'être empêchés de nuire. Mais on le sait, Molière ne se contenta pas d'épingler les comportements ; protégé par le jeune Louis XIV, il s'attaque aux groupes sociaux susceptibles de noyauter le pouvoir : faux-dévôts, libertins ou médecins. 

    Les portraits mettent en jeu les mêmes ressorts : stigmatisation des ridicules par la mise en scène. L'art satirique de La Bruyère tient autant à ses qualités oratoires qu'à son talent de caricaturiste. On relira avec plaisir les portraits d'Arrias ou de Theognis, contre-modèles de l'honnête homme. 

     

    - IV - Derrière la fausse homogénéité classique, on commence à voir la complexité de l'entreprise moraliste. Diversité des genre et des styles, mais surtout mise en scène des violentes contradictions qui . Au fond, on observe sur le plan littéraire les mêmes tensions que celles qui traversent la société et la vie politique.

    Sur le plan politico-religieux, on assiste à l'affrontement entre jésuites et jansénistesLes écrivains y prennent part directement et notamment Pascal avec ses Provinciales (1656-57) destinées à soutenir les "Solitaires" de Port-Royal où il fit ses études. Mais au-delà des polémiques, ces deux ordres sont source de deux visions diamétralement opposées de l'homme, de la grâce divine et des possibilités de rédemption. C'est la grandeur des héros cornéliens contre la misère des héros raciniens. 

    > Bossuet,  Sermons "La vie humaine est semblable à un précipice..."

     

    2) Sur le plan esthétique, c'est la querelle des Anciens et des Modernes aiguisée par cet effort permanent pour se positionner et pour codifier l'écriture, sur le plan tant formel que thématique. Nombreux débats que suscite notamment la production théâtrale : cela va des reproches d'irrégularité formelle (tragi-comédie du Cid) aux nombreuses accusations d'immoralité dont Molière fit souvent les frais, victime des campagnes de dénigrements des faux-dévôts (pour L'Ecole des femmes, son Tartuffe et puis pour Dom Juan en 1665).

     > Molière, Dom Juan (1665) – acte V sc.2

     

    3) Ainsi au-delà de ces clivages et affrontements, on a vu qu'à y regarder de près, c'est de l'intérieur que les textes classiques sont travaillés par de puissantes tensions.

    Le moralisme entendu comme science des moeurs repose au fond sur un effort de compréhension et de connaissance du coeur ou de l’âme, en particulier du sentiment amoureux, et plus largement de la nature humaine. Les préceptes émergent d’une analyse psychologique d’une finesse inégalée. Si Racine ne cesse de décliner la misère radicale de l’homme (Titus : « Plaignez ma grandeur importune : / Maître de l’univers, je règle sa fortune ; Je puis les faire rois, je puis les déposer ; / Cependant de mon coeur je ne puis disposer »), d’autres tentent justement d’en juguler la pouvoir. « Les passions peuvent me conduire, mais elles ne sauraient m'aveugler. »

    C’est dans ce domaine que La Princesse de Clèves constitue un événement : le personnage principal se sert de sa faculté d'introspection comme d'une arme pour lutter contre l'appel de la passion. Si l’oeuvre s’enracine dans la tradition un peu méprisée du roman précieux et sentimental, Mme DE LAFAYETTE confère au genre ses lettres de noblesse en le soumettant à l’édification morale. Mais la nouveauté de ce texte tient surtout à l’effort de vraisemblance sociale (on est à la cour de Henri II, dont les moeurs et les faux-semblants sont décrits sans complaisance) et en ce qu’elle fait de l’analyse le moteur même de l’action.

     

    > Mme de La Fayette, La Princesse de Clèves (1678)

    Ainsi faire la morale, ce n’est pas tant dire la morale, qu'en construire la nécessité dans un effort de compréhension des passions de l'âme. Avant que de promouvoir la loi, c’est-à-dire un ordre supérieur sur lequel l’homme doit régler sa conduite, l'écriture classique s'attache à lui donner consistance et poids. Si cette loi se soutient encore de la transcendance divine et des modèles antiques, elle tend, au cours de ce XVIIè siècle, à s'intérioriser et à entrer en tension avec les aspirations individuelles dont on commence à prendre la mesure.

     

    Conclusion : les enjeux profonds de la littérature moraliste

    Le moralisme, profondément, n’est pas tant la capacité à distribuer des éloges et des blâmes, qu’à construire, dans et par l’écriture, une morale. Contre les apparences, ce que nous transmettent ces écrivains, c’est que la morale n’est pas figée en un ensemble de règles à suivre aveuglément, mais qu’elle réside tout entière dans la remise en jeu des idées reçues, dans l’exercice critique, un effort d’élaboration des conséquences de nos actes.

    Il y a plus encore : ce travail, à reconduire à chaque lecture, n’a rien d’austère au contraire, il est lui-même source de plaisir. S’il exige de l’attention et de la rigueur, un effort en effet, il est source d’émancipation. N’est-ce pas là, profondément, la définition même de la morale ?

    Si le rigorisme formel et le dogmatisme moral peuvent sembler régressifs par rapport aux ouvertures pratiquées par les humanistes, par rapport à leurs ambitions cosmopolites et à la confiance qu'ils placèrent en l’homme, on voit que ce que les moralistes promeuvent, c'est un homme par lui-même capable de discernement et de grandeur là où la religion le maintient dans la soumission ; ils mettent aussi en forme la nécessité, pour faire société, de se donner des règles et une idéologie commune ; ils donnent ainsi consistance à la raison pratiqueque théorisera Kant un siècle plus tard ; enfin ils magnifient la puissance de la volonté humaine, son aptitude à domestiquer la nature aussi bien que les passions.

    Finalement on voit que cette littérature moraliste, et dans une certaine mesure royaliste, n’est de propagande qu’à la marge. Si l’énoncé moralisateur est bien souvent l’horizon de cette littérature, si elle vise la formulation parfois dogmatique de règles de conduite, elle est d'abord absorbée par la mise en scène des contradictions nouvelles et des conflits qui travaillent les hommes. Ce que cherchent ces écrivains, anciens ou modernes, jésuites ou jansénistes, ce sont les voies d’une synthèse, ou du moins d’une dialectique entre les aspirations passionnelles et l'universalité de la raison, entre l'individu et l'ordre politique où il prend place.

    Il faut donc bien mesurer ce qu’ont de nouvelles ces préoccupations, et qu’elles participent bien de la maturation politique et morale du pays. Au fond, sous ses apparences conservatrices, la littérature moraliste réalise une conversion considérable, audacieuse : chercher à construire une sagesse humaine, sans pour autant renier l’autorité divine ; le moraliste se spécifie justement de s’extraire de la référence à Dieu. On quitte la théologie pour l’anthropologie. Certes du même coup les enjeux se déplacent : il n’est plus question de salut éternel, mais de construction sociale. Des questions qui assurément n'ont rien perdu de leur actualité. 

    Par Hélène Genet